P1270854En principe, on peint sur une toile que l'on insère ensuite dans un cadre. Mais pour la déco murale du loft des chats, j'ai décidé d'inverser les rôles du contenant et du signifiant. J'ai donc peint sur le cadre et non sur la toile. Déco codée dont voici les clés de réalisation et d'intention. Les deux objets s'intitulent "l'arrivée de l'invité(e)" et "le départ". Ils sont destinés à décorer l'entrée de service de la maison (qui est aussi le loft des chats).

P1270704Le support est un carton. Les dimensions, dictées par le mur qui accueillera ses deux motifs, sont celles de deux carrés de 48/48cm.  Pour investir l'espace à peindre, qui est comme un couloir, une ceinture, je choisis de l'occuper de trois façons distinctes : - 1) les couleurs d'un motif de zébrures, que j'associe à "chez nous" ; - 2) les couleurs du bois, que j'associe au temps et au quotidien qui se déroule dans ce temps, idéalement un motif de cannage assimilable à la trame des jours ; - 3) des figures de formes simples, colorées, narratives. Ce zonage triple, je le veux bien distinct, nettement apparent, mais avec des inter-pénétrations des trois zones qui viendront équilibrer l'ensemble de la composition.

P1270802Avant de commencer, j'essaie quelques couleurs convenant au rouge ambiant du loft des chats et assorties à la présence vive de quelques objets utilitaires. Un petit échantillon, c'est vite fait, ça ne mange pas de pain et par la suite c'est vraiment aidant. Le résultat final aura pour vocation, entre autres, de concilier toutes les couleurs en présence dans le loft des chats, de les harmoniser entre elles en leur donnant leur juste espace (amplifié ou réduit, confirmé ou démenti). Par exemple, pour insignifier le ton gris d'une boîte de recyclage, je n'ajoute surtout pas de gris au tableau, mais j'y mets par contre des touches de blanc et de noir (les zébrures). Connaître l'environnement chromatique de ces tableaux est un fait qui  aide et avantage, autant qu'il contraint et enjoint. J'ai la chance, depuis l'atelier, de pouvoir visualiser cet environnement, grâce à la caméra installée chez les chats.

P1270834S'agissant de décorations murales, je veux que ces deux carrés apportent une touche à la fois urbaine et exotique, une touche contemporaine adoucie d'une pointe de nostalgie, une touche naturelle avec un petit rien d'industriel ... Je sais : cette atmosphère chargée de contradictions et d'antinomies n'est pas simple à réaliser tout en restant harmonieuse. Ce sera tout ... ou rien (bin si) ! Je relève le défi car après trois mois pleins exclusivement consacrés aux travaux d'aiguille, retrouver mes pinceaux c'est carrément l'éclate ! Je vais utiiiser de la peinture vinylique, que j'apprécie pour son onctuosité, sa couvrance et sa matité. Mais je vais aussi avoir recours à un vernis pour bois (nuance "chêne moyen", chez Ronseal) additionné de lasure bois "ipé" et "wenge" dont je concocte un mélange (que j'ai d'abord testé).

P1270721Mais par nature, lasures et vernis ont de la brillance. Je compte sur le vernis final -qui sera mat- pour gommer cette brillance malvenue. De toutes façons, il aurait été nécessaire d’appliquer un vernis de protection, parce que de son côté, déjà, la peinture vinylique, constituée d’acétate et de vinyle, est un mélange de résine élastique très réceptive aux pigments mais aussi relativement sensible.

P1270720Je réalise ce cannage grâce à un pochoir fait-maison. Attention, les pochoirs ne s'utilisent que sur des supports bien lisses, ce qui n'est pas du tout le cas de mon carton alvéolé. Mon motif sera donc flouté, bavé, approximatif, en grande partie abimé.

P1270735Mais en l'occurence cela fait exactement mon affaire ! "Un motif de cannage assimilable à la trame des jours" disais-je : le temps qui passe, les années qui s'envolent, le quotidien où la vie s'écoule, se gagne, se perd : en bref, la vie de tous les jours. 

P1270770Ce quotidien, pour tout un chacun, comme pour moi, c'est aussi l'isolement plus ou moins instillé d'angoisse. Le face-à-face avec soi-même, chaque jour de la vie et ses méandres entre peines, joies et temps neutres. C'est ce tiers de la globalité envisagée qui donne toute sa valeur d'exception à l'épisode que je veux raconter ici : l'arrivée de l'invitée ...

Fév BOù est-elle ? En vert citrine ! Avec une ceinture rose (qui n'est pas anodine !). Il ne faut pas la confondre avec le vert-pomme du ruban masking-tape. Sur la photo en-dessous, sans masking-tape, l'importance de l'invitée saute aux yeux du fait de sa surface par rapport à celle de la personne qui l'accueille (en bleu clair) les bras ouverts. Cette dernière se reconnait dans l'invitée (empathie) et ses arrières-pensées sont toutes remplies par son invitée. L'accueil n'est pas que physique, matériel. Il est aussi mental, émotionnel, affectif. En rouge, l'énergie : celle de la personne qui accueille, l'énergie commune des deux personnes et l'énergie propre de l'invitée (celle qu'elle amène avec elle, qui la suit). Le séjour de l'invitée crée une rupture avec le quotidien ordinaire, sa banalité.

P1270757Ce premier "tableau" (cadre-tableau) esquisse une réflexion sur l'altérité, dont le développement serait trop long ici. C'est pourquoi je mets un lien vers l'incontournable ressource Wiki  et plus particulièrement vers les écrits d'Emmanuel Lévinas. Les deux échappatoires à l'ordinaire du quotidien (incluant l'isolement, la solitude, l'angoisse) sont la culture et la sociabilité.

Altérité - Wikipédia

Le mot provient du bas-latin alteritas, qui signifie différence ; l'antonyme d' " altérité " est " identité " ou la reconnaissance de l'autre dans sa différence, aussi bien culturelle que religieuse. La question de l'altérité s'inscrit dans un espace intellectuel de large empan, qui va de la philosophie, de la morale et du juridique, jusqu'aux sciences de l'homme et de la société.

http://wikipedia.org
Ethique et infini - Dialogues avec Philippe Nemo

Emmanuel Lévinas se raconte, s'explique, passe au crible de l'analyse les principaux thèmes de sa philosophie. Dans une langue lumineuse, le voyage à l'intérieur de l'œuvre de l'un des plus grands moralistes de ce temps.

https://www.cultura.com

En haut à droite du cadre, on trouve -une nouvelle fois- le vert citrine et le bleu clair, les deux couleurs représentatives de l'invitée et de la personne qui l'accueille.  Ce bleu et ce vert illustrent alors une réflexion "de soi à autrui". Selon Aristote,  "la connaissance de soi est un plaisir qui n'est pas possible sans la présence de quelqu'un d'autre qui soit notre ami ".

P1270761

Autrui - Wikipédia

Autrui désigne un autre que moi, les autres, l'ensemble des hommes. Ainsi, Baudelaire a dit : " l'autre est à la fois proche et lointain " . La question d'autrui pose alors le problème de sa connaissance. À ce sujet, plusieurs conceptions de l'autre existent selon que le regard est philosophique, culturel ou religieux.

http://wikipedia.org

P1270773Les balles représentent le dialogue, les échanges, les contacts et leur dynamique. On peut en effet connaître autrui par le dialogue. Le langage est un véhicule d'échanges et permet le contact avec autrui. Chacun exprime sa pensée et se rend disponible pour écouter l'autre, ce qui peut déboucher sur une compréhension mutuelle ou conforter l'amitié. "Il y a bien, çà et là sur terre, une sorte de prolongement de l'amour dans lequel le désir cupide que deux êtres éprouvent l'un pour l'autre fait place à un nouveau désir, à une nouvelle convoitise, à une soif supérieure commune, celle d'un idéal qui les dépasse tous deux : mais qui connaît cet amour-là ? Qui l'a vécu ? Son véritable nom est amitié." (Nietzsche, Le Gai savoir, 1882).

P1270760

Nietzsche et l'amitié - Claude Stéphane PERRIN

Cette photographie faite à Lucerne, en mai 1882, représente Lou Salomé (à gauche), Paul Rée puis Nietzsche (Atelier Jules Bonnet, photographie communiquée par Mme Melpo Merlier). - Qu'est-ce qu'un ami ? Nietzsche voit l'homme en grand, complet (comme Rabelais), débordant d'amour, mais moins d'amitié, hormis pour le divin Dionysos.

http://www.eris-perrin.net

Trois balles figurent sur chacun des deux cadres-tableaux. Mais leur répartition et leur position diffèrent d'un tableau à l'autre. Sur "L'arrivée", on dirait qu'un tir groupé se prépare et les ambitions sont hautes. Mais on se trouve à cet instant dans l'attente : rien n'est encore joué ...  "L'arrivée de l'invité(e)" est toujours succédée, après un certain temps -plus ou moins court- par "le départ".  Dans "le départ", les boules ont été lancées, des conversations ont eu lieu, des propos ont été échangés.

P1270765Ci-dessus, le deuxième tableau ("le départ") ne montre plus qu'une rémanence de l'invitée : la surface de vert a diminué au point de n'être plus immédiatement visible. L'invité est repartie. Et pourtant quelque chose persiste, en dépit du lit qu'on va défaire, du bouquet qui sera jeté ou d'un objet prêté à l'invité et qui sera maintenant rangé, des persiennes qui seront baissées. Mais on ressent la permanence de quelque chose.

P1270763Un bandeau de couleurs marque différents états émotionnels allant de l'énergie et la vitalité des préparatifs d'accueuil (rouge), l'enthousiame (orange), le rayonnement (jaune), les échanges réels dans un présent déjà devenu passé proche (écru), la tristesse douce-amère de l'au-revoir (rose grisé) et le repli sur soi (gris mauve).

P1270766Quelque cjose cependant est resté en suspens.  Une chose que l'on a pas eu la présence d'esprit de dire ou l'opportunité de faire (j'aurais du lui dire ceci, dommage qu'on ait pas fait cela ...). Un regret sur lequel on pose son mouchoir en se disant que "ce sera pour la prochaine fois"... La routine du quotidien a repris le dessus. La personne qui accueuille n'est plus visible en tant que telle, seul ses différents états émotionnels sont figurés (par le bandeau de couleurs). Le décor pourtant reste le même (zébrures).

P1270727Ce décor zébré, par lequel je représente "chez moi" m'a été directement inspiré par le motif de nos tasses à café, du revêtement de chaises dans la cuisine, du long tapis-galerie prévu dans le couloir.

Fév CVient le moment de donner à mes cadres leurs toiles ...

P1270777Cette toile de jute était montée en sac de shopping, proposé par un commerçant toulousain de la Place Wilson. C'est pour moi un souvenir de l'été 2012 à Toulouse, quand ma fille s'y installait pour la poursuite de ses études. En train de refaire son appartement, nous avions alors régulièrement fréquenté l'épicier-cafetier-kiosquier. Depuis, Jean a fermé ses portes (en janvier 2016) pour être remplacé par un Starbucks.

Chez Jean à Toulouse"Les petits rituels du quotidien" ... n'est-ce pas eux qui en fin de compte nous ancrent dans la vie ?

P1270778La toile de jute est solidarisée au carton à l'aide d'un adhésif double-face. Au préalable j'avais verni les cartons avec un vernis mat pour intérieur.

P1270780"L'arrivée de l'invité(e)" a ainsi hérité de "Chez Jean".

P1270787"Le départ" sera garni par l'autre face du cabas décousu : "les petits rituels du quotidien".

P1270788Comment n'aurais-je pas pensé à mes invitées venues et à venir, en réalisant ces objets ? Parmi elles, ma marraine, Marie-Hélène, que j'appelais Malou, dont j'espère la visite sitôt que les travaux de la maison seront terminés. Nous avons autrefois cohabité à Reims, dans un appartement proche de la Fac de Lettres (UER de psychologie  où j'étais alors inscrite comme étudiante). Il y a longtemps de ça, mais ma marraine est restée chère à mon coeur. La réciproque est probablement vraie, puisque lorsque nous nous sommes revues, en mars 2017, elle conservait encore dans son portefeuille deux photos de moi prises trente-quatre ans plus tôt, du temps de la fac, des petites chamailles et des bonnes rigolades ...

P1270797Mes oeuvres sont prêtes à être accrochées sous du plexiglass (ou Altuglas), un polymère thermoplastique, beaucoup plus léger que le verre, plus fin et plus transparent aussi. Sa limpidité offre une propriété optique exceptionnelle, celle de transmettre la lumière mieux que du verre. Mais c'est à ce moment que j'apprends via Messenger, avec une grande tristesse, que Malou vient de quitter ce monde ... Je suis doublement triste, parce qu'elle est morte seule et parce que c'est un pan de mon passé qui s'écroule. Elle avait été une amie pour moi, me faisant renouer avec les choses du quotidien, m'incitant à regarder vers mon prochain et mon lointain ...

P1270814Evidemment, ça plombe carrément le moral et les jours qui suivent sont noyés dans la grisaille, la peine et le "trop tard". Mais Chris procède à l'accrochage des cadres-tableaux et nous tombons d'accord sur le fait que l'effet qu'ils produisent est réussi !  A propos de l’art, Nietzsche affirme dans "le Gai Savoir"que l’art nous console de la réalité, car l’homme y invente sa propre vérité, s’y console...

loft des chats 4Une invitée qui ne viendra jamais habite désormais dans mes souvenirs. Nous sommes riches de nos joies. Et de nos peines, aussi. Malou qui m'avait autrefois "ramenée de loin" (selon ses propres mots)  m'a montré, à sa façon malicieuse, qu'il existe "quelque chose" après la mort. Si j'ai bien su comprendre. CQFD. 

loft des chats 5